L’abêtissement du travail moderne

De la décomposition et de la prescription détaillées des tâches résulte souvent une déqualification, un abêtissement du travail. Contraint de s’adapter au rythme d’un dispositif qui le dépossède de toute son autonomie, de toute initiative, le travailleur doit en même temps en gérer les défaillances multiples et aléatoires. Cette dégradation affecte depuis très longtemps le travail ouvrier. Elle se poursuit de plus belle aujourd’hui, et l’on pense, parmi mille autres exemples, à tous ces travailleurs des services dont les interactions avec le public sont minutieusement formatées, dans les chaînes de restauration rapide, dan les centrales d’appels téléphoniques, etc.

Certains thuriféraires des technologies de pointe expliquent que cette déqualification est à relativiser, notamment du fait que la taylorisation des tâches n’est fréquemment qu’une étape dans un processus qui mène à l’automatisation, source de gains de productivité encore supérieures, et point de départ, paraît-il, d’une re-qualification du travail. Que l’automatisation élimine, dans nombre de cas, la pénibilité physique est assez incontestable. Mais l’homme est alors réduit à un rôle de surveillant de processus automatisés qui acquièrent leur propre autonomie, et sur lesquels il ne peut plus intervenir que par la médiation de machines, d’ordinateurs. La production de biens et de services par des automates n’en reste pas moins abstraite et inhumaine, même si c’est dans un sens un peu différent de l’abstraction et de l’inhumanité que l’on peut imputer au taylorisme. La pression (au moins mentale) subie par les travailleurs-surveillants « qualifiés » peut très bien se révéler aussi insupportable qu’à des stades antérieurs de la production industrielle. Surtout , il est alors définitivement acquis que l’humain n’est qu’un rouage au sein d’un appareil productif qui le dépasse, de par sa taille et son efficacité. Et pas n’importe quel rouage : il est (au moins potentiellement) le maillon faible, la source d’erreur, le saboteur d’une mécanique toujours plus perfectionnée. Non pas tant (malheureusement…) au sens où il chercherait délibérément à endommager cette belle mécanique ; mais parce qu’en tant qu’être vivant, il est encore trop rigide et pas assez fiable. Les organisations et les machines modernes exigent qu’il soit toujours plus dynamique, à la fois plus prévisible et plus malléable. Il ne l’est jamais suffisamment à leurs yeux, et ne le sera jamais, à moins de perdre toute son humanité.

 

Extrait du « Cauchemar de Don Quichotte : sur l’impuissance de la jeunesse d’aujourd’hui », Matthieu Amiech, Julien Mattern, Climats 2004