Suicide, subsistance et solidarité

Burdens, par Scott Alexander
Publié pour la première fois le 16 août sur slatestarcodex.com/2014/08/16/burdens/
Traduction de l’anglais : @contrelescarpe

Partie 1 : Suicide, subsistance et solidarité
Partie 2 : Les humains ne doivent rien à la société. Nous étions là avant.

Suicide, subsistance et solidarité

Dans la classification médicale, parmi les neuf critères de diagnostic d’un épisode dépressif majeur, le septième est un « sentiment de dévalorisation ou de culpabilité excessive ou inappropriée« .

Les spécialistes aiment débattre de l’importance relative de ces critères, mais j’ai toujours considéré celui-ci à part. Les gens dépriment pour de nombreuses raisons, mais ceux qui évoluent vers une volonté active de suicide, hors d’un simple appel à l’aide, expriment toujours la même chose : « Je sens que je suis une charge »

La dépression est pourtant une maladie du raisonnement, un échec à percevoir la réalité. Un de mes patients travaillait chez General Motors, et était l’inventeur de nombreux dispositifs de sécurité automobile. Il sauvait probablement quelques vies à chaque fois qu’il s’asseyait à son bureau, et il se sentait pourtant inutile, un fardeau, qui captait des ressources qui auraient été plus utiles à quelqu’un d’autre.

Dans ce genre de cas, une partie de la guérison passe souvent par un rappel à la réalité : on ne peut pas toujours faire confiance à son cerveau. Si votre cerveau vous dit que vous êtes un fardeau, il est possible que vous soyez un fardeau, mais il est aussi possible que votre cerveau se trompe. Il faut alors faire l’effort de constater votre erreur. Une fois cette étape cognitive franchie, il faut aussi que cette constatation s’actualise, ce qui commence par ne pas se donner la mort.

La panique Piketty, Paul Krugman (24 avril 2014)

The Piketty Panic

Paul Krugman, NY Times, 24 avril 2014

A version of this op-ed appears in print on April 25, 2014, on page A25 of the New York edition with the headline: The Piketty Panic

Note du traducteur : Sous la plume de Paul Krugman, les termes de droite et d’extrême-droite désignent plus ou moins les républicains et leur fraction ultra-libérale. J’ai traduit en ce sens, perdant en précision ce que le lecteur gagnera en compréhension.

« Le capital au XXIème siècle », le nouveau livre de l’économiste français Thomas Piketty est réellement un phénomène. D’autres livres économiques ont parfois eu du succès, mais la contribution de M. Piketty a sur eux d’être une explication magistrale et révolutionnaire.

Et les conservateurs sont terrifiés. James Pethokoukis de l’Institut de l’Entreprise Américaine a ainsi appelé dans le National Review à réfuter son travail, sous peine qu’il se « diffuse parmi les intellectuels et fasse évoluer le paysage économique dans lequel les futures batailles politiques seront livrées ».

Bonne chance pour le réfuter. Le point le plus frappant de ce débat est que les républicains [NDT : the right] semblent incapables de construire une contre-attaque réelle aux thèses de Piketty. À défaut, les insultes ont fusé, en traitant par exemple M. Piketty de marxiste de façon à écarter toute analyse de l’inégalité des revenus et de la fortune.

Je reviendra sur les insultes, mais d’abord regardons pourquoi le « Capital » provoque un tel impact.

M. Piketty n’est pas le premier économiste à remarquer la montée croissante des inégalités, ou même à souligner la différence entre la faible croissance du revenu pour la majeure partie de la population et l’explosion des revenus des plus riches. On peut apprécier la profondeur historique qu’apporte son analyse et celles de ses collègues, à la démonstration de la réalité d’un nouvel « âge doré » [NDT : âge doré, de l’expression de Mark Twain et Charles Warner, désignant aux USA la période 1865-1901, explosion de la productivité et de la richesse, des infrastructures, des entreprises, soit la grande sœur de nos « trente glorieuses »]. Mais nous le savions depuis quelque temps.

Ce qui est vraiment nouveau dans le « Capital » est sa destruction systématique du mythe préféré des conservateurs : nous serions censés vivre dans une méritocratie où les grandes fortunes sont méritées à la force du poignet.

Dans les vingt dernières années, l’explosion des revenus en haut de la courbe a fait l’objet de deux réponses des conservateurs : d’abord, nier que les riches se portent aussi bien et les pauvres aussi mal. Quand le déni ne fonctionne plus, soutenir que cette explosion de revenus est la juste récompense d’un travail exceptionnel fourni par cette élite qu’il ne faut pas appeler les « 1% » ou « les riches », mais les « créateurs d’emplois ».

Cette ligne de défense devient fragile une fois qu’on a montré que les revenus des riches ne viennent plus de leur travail mais de leur capital. Surtout quand la grande richesse vient de moins en moins de l’esprit d’entreprise, et de plus en plus de l’héritage.

Le travail de M. Piketty repose ces questions dans le débat économique. Les sociétés occidentales avant la Première Guerre Mondiale étaient bien dominées par une oligarchie issue de l’héritage, et son livre montre que nous sommes bien partis pour revenir à la même situation.

Alors, que peut-faire un conservateur, terrifié à l’idée que ce diagnostic puisse conduire à l’augmentation de la taxation des richesses ? Il pourrait essayer de contre-argumenter la thèse ; pour l’instant, je n’ai pas vu de réfutation, je n’ai vu que des insultes.

En suis-je vraiment surpris ? Cela fait plus de vingt ans que je suis acteur du débat sur les inégalités, et je n’ai pas encore trouvé « d’expert » conservateur qui parvienne à présenter des chiffres sans trébucher sur ses propres lacets. C’est à croire que la réalité n’arrive pas à être d’accord avec eux. Quant à tous ceux qui se permettent de remettre en cause le moindre aspect du libre échange, ils sont traités de « rouges » par les républicains [NDT : right-wing procedure] qui ont toujours procédé de la même façon depuis William F. Buckley qui voulait interdire la théorie keynésienne non parce qu’elle était fausse, mais parce qu’elle était « collectiviste« .

Malgré tout, il est toujours aussi passionnant de voir les conservateurs, l’un après l’autre, brocarder M. Piketty et le traiter de marxiste. Même M. Pethokoukis, qui n’est pas le plus idiot d’entre eux, considère le « Capital » comme un travail de « marxisme doux », ce qui ne veut rien dire, sauf si évoquer une inégalité de richesse fait de vous un marxiste (et c’est peut-être le cas : l’ancien sénateur Rick Santorum conspue le terme de classe moyenne comme une « expression marxiste », puisque nous n’avons évidemment pas de classe en Amérique).

La critique du Wall Street Journal est, sans surprise, sur la même ligne, allant jusqu’à relier la promotion par M. Piketty d’une taxe progressive destinée à limiter la concentration de fortune – une thérapeutique tout ce qu’il y a de plus américaine, déjà prescrite par de grands économistes et des politiciens conventionnels comme Teddy Roosevelt – aux pires excès du stalinisme. Est-ce que tout ce que le Journal arrive à dire ? Il semble que oui.

Si les thuriféraires de l’oligarchie américaine sont à court d’arguments, ils ont encore du poids politique. L’argent parle encore – et grâce à la Cour Suprême de M. Roberts, il parle plus fort que jamais. Mais les idées parlent aussi, elles sont écoutées par la société, elles influent sur nos décisions. Et la panique Piketty a montré qu’en matière d’idée, les républicains [NDT : the right] n’ont plus rien à dire.

La non violence selon Gandhi

I would rather have India resort to arms in order to defend her honour than that she should in a cowardly manner become or remain a helpless witness to her own dishonour

Je préfererais voir l’Inde prendre les armes pour défendre son honneur plutôt qu’elle reste un témoin désarmé de sa propre infâmie

Source www.gandhiserve.org/cwmg/VOL021.PDF (page 133)

By non-violence I do not mean cowardice. I do believe that, where there is only a choice between cowardice and violence, I would advise violence. But I believe that forgiveness adorns a soldier.

En parlant de non-violence, je ne parle pas de lâcheté. Je crois que, quand il ne reste plus qu’à être lâche ou violent, mieux vaut être violent

www.gandhiserve.org/cwmg/VOL027.PDF (page 9)

Ahimsa is not the way of the timid or the cowardly. It is the way of the brave, ready to face death. He who perishes sword in hand is no doubt brave, but he who faces death without raising his little finger and without flinching is braver. But he who surrenders his rice bags for fear of being beaten is a coward and no votary of ahimsa. He is innocent of ahimsa. He, who for fear of being beaten, suffers the women of his household to be insulted, is not manly but just the reverse. He is fit neither to be a husband nor a father, nor a brother. Such people have no right to complain.

Ahimsa n’est pas une voie pour le timide ou le lâche. C’est la voie du courage jusqu’à la mort. Celui qui périt l’épée en main est assurément brave, alors que celui qui fait face à la mort sans la combattre et sans ciller est encore plus brave. Mais celui qui accepte d’être volé pour ne pas être frappé est un lâche et certainement pas un pratiquant du Ahimsa. Il ignore le Ahimsa. Celui qui, par peur des représailles, accepte que les femmes de son foyer soient insultés, n’est pas viril mais l’exact inverse. Il n’est pas apte à être un mari ou un père, pas même un frère. Il n’a aucun droit à se plaindre.

www.gandhiserve.org/cwmg/VOL043.PDF (page 82)

Several readers ask me whether in the violence “permitted” by me several things mentioned by them could be included. Strange to say all the letters received are in English! The writers should reread my article and they will at once know why I cannot answer those questions. I am unfit probably for the simple reason that I have never practised violence. Above all I have never permitted violence. I have simply stated two grades of bravery and cowardice. The only thing lawful is non-violence. Violence can never be lawful in the sense meant here, i. e., not according to man-made law but according to the law made by Nature for man. Though violence is not lawful, when it is offered in self-defence or for the defence of the defenceless, it is an act of bravery far better than cowardly submission.The latter befits neither man nor woman. Under violence, there are many stages and varieties of bravery. Every man must judge this for himself. No other person can or has the right.

Plusieurs lecteurs me demandent si la violence que je « permets » couvre certaines de leurs revendications. […] Je suis probablement mal placé pour répondre, puisque je n’ai jamais pratiqué la violence. J’ai simplement constaté un choix entre le courage et la lâcheté. La seule position légitime est la non-violence. La violence n’est jamais légitime, non pas au sens de la justice des hommes, mais au sens du droit naturel [the law made by Nature for man]. Quoique la violence ne soit pas légitime, quand elle est menée par légitime défense ou pour la défense des sans-défense, c’est un acte de courage bien supérieur à la lâche soumission. Cette dernière ne convient à aucun homme, aucune femme. Dans la violence, il y a plusieurs degrés et plusieurs nuances de courage. Chaque homme doit les estimer pour lui-même, et aucun autre que lui n’a ce droit.

www.gandhiserve.org/cwmg/VOL092.PDF (page 348)

Tous les extraits sont tirés de www.gandhiserve.org/e/cwmg/cwmg.htm , écrits par Mohandas Karamchand Gandhi

Bullshit jobs / Les emplois de pacotille : étude d’un phénomène moderne

Traduction de « On the Phenomenon of Bullshit Jobs« , publié par David Graeber le 17 août dans Strike! Magazine

En 1930, John Maynar Keynes prédisait que, d’ici la fin du siècle, la technologie aurait suffisamment progressé pour que les pays les plus développés puissent fonctionner avec une semaine de travail de 15 heures. Tout nous pousse à croire que c’est effectivement possible. Et pourtant, rien ne se passe. En fait, la technologie a été subjuguée pour mettre en place des moyens de nous faire travailler plus. Pour ce faire, des emplois sans objet ont été créés. Des masses entières de gens, en Europe et en Amérique du Nord, dépensent leur vie entière dans des métiers et des tâches qu’eux-mêmes ne jugent pas utiles. Ce constat a des impacts moraux et spirituels profonds, elle balafre notre âme collective ; et personne n’en parle.

Pourquoi cette utopie promise par Keynes, utopie que certains espéraient encore dans les années 60, ne s’est-elle pas réalisée ? La réponse habituelle est la société de consommation que Keynes n’aurait pas vu arriver. Devant ce choix : moins d’heures de travail ou plus de jouets et de loisirs, nous aurions collectivement choisi le plus. La morale est sauve, mais l’explication ne résiste pas à l’analyse. Depuis les années 20, un nombre infini d’emplois et d’industries est apparu, et très peu d’entre eux ont grand chose à voir avec la production d’iPhones, de sushis, ou de petits hauts à la mode.

Quelles sont ces nouveaux emplois ? Une étude comparative sur les emplois américains de 1910 à 2000, corroborée par une étude similaire au royaume Uni, montre deux tendances : le nombre d’employés de maison, d’ouvriers et d’agriculteurs s’est effondré ; dans le même temps, les postes de cols blancs (cadres moyens, commerciaux, postes de services, etc.) ont triplés, passant d’un quart à trois quarts de l’emploi total.
Autrement dit, les travaux productifs ont été automatisés. Même en comptant les ouvriers chinois ou indiens, la proportion mondiale d’ouvriers est en chute. Et plutôt que de diminuer globalement le nombre d’heures travaillées dans le monde grâce à cette augmentation de productivité, on a préféré enfler le secteurs des services, mais aussi et surtout le secteur administratif au sens large, jusqu’à créer de nouveaux secteurs comme les services financiers aux particuliers ou le télémarketing ; ou à exploser la quantité de services aux entreprises, l’administration sociale, les ressources humaines ou les relations publiques. Chaque travail productif disparu a été remplacé par un poste administratif dont le but, au mieux, est de fournir un support technique ou administratif aux emplois productifs. Il faudrait compter, en plus de ce déferlement administratif, la quantité d’emplois qui existe simplement parce que les gens, occupés dans un emploi non productif, n’ont plus le temps de cuisiner ou de laver leur chien.

Ce sont les postes que je propose d’appeler « emplois de pacotille« .

Il y a un mystère : qui s’occupe d’inventer ces affaires inutiles, dont le seul but est de nous occuper ? Pourquoi un système majoritairement capitaliste ne trouve-t-il pas un moyen plus efficace de passer le temps ? Dans les boucheries soviétiques, il fallait trois employés pour vendre un bifteck ; le plein emploi était à la fois le droit et le devoir sacré de l’Union Soviétique. Dans un système libre, l’avantage concurrentiel est de vendre le même bifteck avec trois moins de personnel donc de charges. Et pourtant, les entreprises continuent de payer des gens dont elles pourraient se passer.

En revanche, les entreprises sont très douées pour se passer justement des gens qui font, produisent, réparent et apportent une valeur ajoutée concrète ; pour ceux-là, les plans sociaux, les délocalisations et les réductions d’effectifs semblent être le but ultime. Ce qui explique que l’entreprise finisse par être constitué de pousse-papiers, et ils poussent effectivement du papier 35 ou 50 heures par semaine, et ne fournissent que 15 heures de travail productif ; le reste est passé à se réunir, se séminariser, à mettre à jour son facebook ou à faire son shopping en ligne.

Aucun bon sens économique ici. Mais simplement la réalisation, par la classe dominante, qu’une population heureuse et productive, avec du temps et un esprit libre, est une menace mortelle : souvenez-vous les mouvements émergents des années 60. Et le recyclage bien utile de la valeur morale du travail : tu gagneras ton pain à la sueur de ton front, et si tu ne te soumets pas la plus grande partie de ta vie consciente au labeur, tu ne mérites rien.

Je contemplais un jour la croissance sans fin visible des services administratifs dans les départements de l’éducation britannique, et je crois avoir brièvement aperçu l’enfer sur terre. L’enfer est une collectivité d’individus qui passent le plus clair de leur temps à faire quelque chose qu’ils n’aiment pas, et pour laquelle ils ne sont pas particulièrement compétents. Recrutons quelqu’un qui sait bien travailler le bois et fabriquer des meubles, et mettons-le à retourner des steaks sur le grill. D’abord, ces steaks pourraient être cuits par les clients chez eux s’ils avaient le temps de rentrer chez eux. Mais, on ne sait comment, cet ancien menuisier va devenir obsédé que certains de ses confrères passent leurs journées à fabriquer des meubles et ne prennent pas le temps de retourner des steaks, puisque c’est la seule vraie occupation.
Je crois qu’il s’agit d’une description assez précise de la dynamique morale de notre économie.

Et j’entends déjà les contradicteurs : qui suis-je pour déterminer quels sont les emplois « nécessaires » ? Qu’est ce qui fait le « nécessaire » ? Et je suis un professeur d’anthropologie, à quel « besoin » suis-je censé répondre ? (Et beaucoup de lecteurs de la presse populaire auraient vite fait de classer mon travail comme une dépense sociale inutile). Il n’ y a évidemment pas de mesure objective de la valeur sociale d’un emploi.

Et certes, je n’oserais pas dire à quelqu’un – persuadé qu’il apporte une contribution au monde – que son travail ne sert à rien. Mais que dire alors à ceux qui savent que leur emploi est sans objet ? Il y a quelque temps, j’ai croisé un ami d’enfance, perdu de vue depuis qu’il avait douze ans. J’ai découvert avec surprise qu’entre temps, il était devenu poète, puis chanteur d’un groupe de rock indépendant ; je l’avais d’ailleurs entendu à la radio sans avoir la moindre idée qu’il s’agissait de lui. Il est brillant, ingénieux, et son travail a évidemment amélioré la vie et l’humeur de ceux qui l’entourent. Et pourtant, après deux albums sans succès, il avait perdu son contrat ; accablé par un crédit, avec une épouse et une petite fille, il a alors « pris le choix par défaut des gens qui ne savent pas ce qu’ils veulent faire : le droit ». Il fait maintenant du droit des entreprises dans un cabinet new-yorkais. Il admet de lui-même que son travail est inutile, n’apporte rien au monde, et – toujours selon lui – ne devrait pas exister.

On peut s’interroger sur une société qui n’offre qu’une demande dérisoire pour des poètes musiciens, et une demande visiblement illimitée pour des spécialistes du droit des entreprise (indice : si 1% de la population possède la majorité des richesses, ce que nous appelons le « marché » ne reflète que ce qu’ils jugent utile ou important). Et une société qui le masque si mal, si mal que les gens qui occupent ces emplois de pacotille s’en rendent compte. Je n’ai pas encore rencontré d’avocat des affaires qui ne pensait pas que son boulot était merdique. Et le constat est le même pour la plupart de ces emplois.

Dans une soirée mondaine, au détour d’un verre, si vous précisez que vous avez un métier qui peut être considéré comme intéressant (si vous êtes anthropologiste par exemple), il y a un nombre conséquent de salariés qui ne vous diront plus rien sur leur propre emploi ; sauf si vous leur offrez quelques verres, et ils vous diront à quel point leur métier est stupide et sans intérêt.

Il y a une violence psychologique réelle. Comment peut-on parler de dignité au travail pour des gens qui sont convaincus de l’inutilité de leur emploi ? Comment peut-on espérer échapper à cette rage et ce ressentiment ? Et bien, le génie particulier de notre société a permis à la classe dominante de canaliser cette rage contre ceux qui font effectivement un travail productif. Par exemple, dans notre société, le consensus établi est que le niveau de salaire est inversement proportionnel à l’utilité réelle d’un travailleur. S’il est difficile de mesurer l’utilité réelle d’un travailleur, posez la question inverse : qu’arriverait-il s’ils disparaissaient tous ? Râlez sur les infirmières, les éboueurs ou les mécaniciens, mais s’ils disparaissaient, l’effet serait catastrophique et immédiat. Un monde sans professeur ou sans docker ne durerait pas très longtemps, et un monde sans écrivain ou sans musicien pourrait survivre, mais y perdrait beaucoup.

En revanche, si le monde perdait les présidents de fonds d’investissement, les lobbyistes, les chargées de relations publiques, les actuaires, les télémarketeurs, les juristes d’entreprise ou les contrôleurs de gestion, les effets catastrophiques ne sont pas aussi clairs (certaines mauvaises langues iraient même jusqu’à parler de bénédiction). Et pourtant, à part quelques exceptions d’emplois précieux qui sont bien rémunérés (les médecins, par exemple), la règle se vérifie toujours.

La perversité commence quand le ressentiment s’institutionnalise. C’est une des armes utilisée par la droite [NdT : Graeber utilise le terme « right wing populism »] quand les journaux conspuent les vilains travailleurs qui râlent et paralysent le pays ; le simple fait que certaines classes de travailleurs puissent, par l’arrêt de leur activité, impacter autant le pays montre que leur travail est effectivement précieux ; et c’est ce qui semble précisement déranger. Aux États-Unis, l’exemple est encore plus lisible quand les républicains montent avec succès l’opinion contre les professeurs ou les ouvriers de l’automobile (et pas contre l’administration scolaire ou les entreprises automobiles qui sont les causes réelles du problème) pour leurs salaires et leurs avantages prétendus exorbitants. Un peu comme s’ils leur disaient « Vous éduquez nos enfants ! Vous faites nos voitures ! Vous avez un vrai travail ! Vous ne voudriez tout de même pas avoir en plus un salaire et des avantages de classe moyenne ? » [NdT : ce qui devrait en dire long aux fonctionnaires, qui n’ont jamais inquiété grand monde en défilant 50 jours par an]

Si quelqu’un avait conçu un plan pour maintenir le pouvoir du capital financier, il serait difficile de le réaliser mieux que notre société actuelle. Les travailleurs productifs sont pressurés et exploités. Les autres sont divisés entre les affreux et conspués chômeurs, et une classe massive employée et rémunérée pour ne rien produire, placée dans des postes qui les font se sentir comme appartenant à la classe dominante (cadres, administrateurs, etc.) et particulièrement ses avatars de la finance ; tout en nourrissant un ressentiment profond contre tous ceux qui ont une valeur sociale réelle. Mais le système n’a pas été conçu de rien. Il a émergé d’un siècle d’essais et d’erreurs. Et si nos semaines de travail font plus de quatre heures, c’est uniquement grâce à lui.